Les jeux de la petite enfance

Christine Schuhl est éducatrice de jeunes enfants : elle anime des séminaires et conférences destinés essentiellement aux professionnels de la petite enfance, et conseille des lieux d’accueil de la petite enfance. Elle a également rédigé plusieurs ouvrages, notamment Vivre en crèche, remédier aux douces violences, et est rédactrice en chef de la revue Les métiers de la petite enfance. Nous l’avons rencontrée (Alice, responsable de la ludothéque petite enfance du CNJ, et Nicolas) pour aborder la question des jeux dans les lieux d’accueil d’enfants.

 

Jeux pour enfants, jeux pour adultes

 

  • Nicolas : Bonjour, quelle est la place du jeu dans des lieux d’accueil comme les crèches ?

 

Christine Schuhl : Je trouve que le jeu n’a pas sa juste place, notamment dans les lieux de vie de la petite enfance. Il est là presque en décoration, et je pense que l’adulte ne l’investit pas suffisamment. Le jeu est souvent vu comme une activité pour l'enfant, qui s'inscrit dans un temps donné, avec ses objectifs propres. Dans la petite enfance, ça se répartit vraiment en deux temps. On a :

1. Le temps du « jeu libre »

C'est un moment ou l'adulte propose à l'enfant différents espaces de jeu qu'il a pensés et aménagés pour lui. L'enfant peut les explorer, et y trouver à sa hauteur les jouets dont il a besoin. Cette activité est donc rythmée au gré de son envie et de sa capacité à investir l'espace. Les petites expériences menées par l'enfant pendant le temps de jeu libre vont l'aider à se structurer et à assimiler le réel. Dans les crèches par exemple, comme nous avons des enfants qui ont moins de trois ans, ils vont s'investir sur des jeux mais jamais très longtemps : si l'enfant n'est pas porté par la présence de l'adulte, il ne pourra rien en faire. Le jeu va donc être abandonné parce qu'il faut qu'il y ait le regard de l'adulte qui le suive[1].

2. L'activité dite "dirigée"

Les activités dirigées sont des activités prévues et organisées par l'adulte, qui doivent correspondre aux besoins et envies des enfants en fonction de leur âge et de leurs compétences. Cette fois-ci, c'est vraiment l'adulte qui aménage l'espace et prévoit le matériel en amont, et qui prend en charge le jeu, le coordonne et le dirige. Et sans inspiration ni créativité, le jeu devient très pré-scolaire : c'est-à-dire que l'adulte cherche, comme à l'école, à développer des compétences chez l'enfant. L'exemple typique, c'est la pâte à sel, ou les rouleaux de pâte à modeler pour faire des escargots, alors que l'enfant ne peut pas forcément le reproduire.

 

  • Nicolas : Mais les adultes ne jouent-ils pas avec les enfants ?

 

L’adulte n’est souvent pas assez joueur. Par exemple, dans les jeux d'imitation (les jeux où on imite les activités d’adultes : jouer aux parents, jouer au boulanger, au médecin…), on va dire à l'enfant "tu vas dans le coin cuisine", mais l'adulte ne va pas forcément préparer à manger avec l'enfant.

 

  • Alice : Non, il va lui demander un café.

 

Voilà. On va mettre l'enfant dans une situation d'adulte, alors que l'enfant se régale quand l'adulte s'assoit avec lui et s'écrit "allez, je vais faire de la purée !", qu'il se met vraiment dans le jeu. En fait l'adulte n'est souvent pas acteur dans le jeu. Et c'est un travail colossal, d'arriver à faire passer ça dans les lieux de vie.

 

  • Nicolas : la présence de l'adulte est vraiment requise pour accompagner les enfants dans le jeu  ?

 

S'ils sont tout-petits, oui. A 4 ou 5 ans, l'enfant va s'approprier facilement le jeu. Mais à 2 ans et demi, il n'y parviendra pas sans les adultes. Et s'il est encore plus petit, jusqu'à tant qu'il ait une certaine autonomie, l'enfant va explorer : c'est l'exploration folle, il se retourne, regarde autour de lui, ce sont les premiers petits hochets... On lui propose d'ailleurs des objets qui ne sont pas toujours adaptés : des jeux trop lourds (un bébé de 3-4 mois ne saura pas quoi faire d'un hochet trop lourd, il lui tombe dessus), des jeux qui font du bruit... quelle idée ! Il y a déjà suffisamment de bruit dans les crèches. Et donc, comme on ne sait pas trop comment utiliser tous ces jeux-là, on met l'enfant dans un transat avec un portique. Alors là, je lance une lutte acharnée contre les portiques et les mobiles, ça fait 10 ans que ça dure, ça n'a aucun intérêt, si ce n'est de rendre l'enfant un peu somnolent sur quelque chose qu'il ne peut de toute façon pas attraper. Il y a cette musique éternelle, et l'objet qui tourne au-dessus de sa tête qu'il ne pourra jamais attraper. Et comme il est au stade oral, qu'il a besoin de tout porter à la bouche pour découvrir et qu'il ne pourra jamais le faire, il va s'énerver, se fatiguer, et finir au lit où il y a à nouveau ce truc qui tourne : c'est infernal. Je pense qu'il faut passer sur une ère où l'enfant est autonome, et où l'adulte est vraiment acteur dans le jeu.

 

  • Nicolas : Est-ce que ce n'est pas dû au fait que les jeux ont tous été pensés pour les enfants, sans place pour le joueur adulte ? Sans laisser la possibilité à l'adulte de s'amuser également ?

 

En effet, si on imaginait par exemple un jeu sur deux dimensions d'analyse, ça pourrait être tout à fait pertinent. L'enfant va y trouver quelque chose, et l'adulte va également y prendre du plaisir.

 

  • Alice : On en a quelques-uns à la ludothèque. Les parents viennent souvent pour faire jouer leurs enfants et leur faire rencontrer d'autres enfants de leur âge : arrivés ici, ils peuvent se retrouver sans trop savoir quoi faire, parce qu'ils n'osent pas entrer dans le jeu de l'enfant. Dans ces cas-là, nous leur proposons par exemple un jeu de construction aimanté, les SmartMax, parce que ça plait aussi bien à l'enfant qu'aux adultes.

SmartMax

Les SmartMax

 

Oui, les adultes se retrouvent dans un jeu de construction eux-même. Il y a un retour sur leurs expériences passées de jeux, ce à quoi ils ont joué avec leurs propres parents. Mais il y a en a qui ne sont pas du tout dans ce rapport-là au jeu. Pour eux, c'est très compliqué de se retrouver face à une règle qu'on risque de ne pas comprendre, à la tricherie, à la cooptation entre joueurs... Avec les tout-petits, c'est moins fréquents. Mais entre adultes, c'est terrible ! Stratégiquement et psychologiquement, c'est très riche le jeu.

 

 

  • Nicolas : Vous êtes conseillère pédagogique : quel est votre rôle auprès des établissements de la petite enfance ?

 

Je les accompagne sur la mise en place des jeux à travers le quotidien (temps du repas, etc.). Je travaille notamment avec une collectivité sur l'aménagement des espaces de vie. Quand je suis arrivée, les étagères étaient vides. C'est très surprenant de voir 22 petits loulous de moins de 3 ans évoluer dans du vide. Alors l'enfant comble le vide, puisqu'il se met dans les étagères... enfin bon c'est un peu limité comme jeu, donc forcément il y a de l'agressivité et ils se tapent dessus. Il faut donc faire percevoir à l'adulte que cet objet posé là va prendre le relais de leur propre présence quand ils ne pourront pas être là. Quand à 22 enfants, vous êtes à 4 ou 5 encadrants, vous ne pouvez pas être disponibles pour tout le monde. C'est donc l'aménagement et le jeu qui vont prendre le relais de l'adulte : et cette idée est extrêmement difficile à faire passer.

Je suis montessorienne[2] de formation, le matériel est donc essentiel à mes yeux. Quand je ne me repère pas dans un lieu où des espaces sont pourtant structurés pour accueillir des enfants ou des adultes, ça me déroute : je me demande bien ce qu'on peut faire dans ce lieu.

On mène donc cette réflexion autour de la place de l'objet, qui doit évoluer en fonction des compétences de l'enfant. Et un objet qui n'est pas forcément vu comme un jeu mais qui va souvent tourner vers les apprentissages. On est dans une obsession éducative : il faut que le jeu soit évalué, qu'il y ait un niveau de compréhension... tout est structuré, gradé. Pour le coup, la liberté du jeu disparaît.

 

  • Nicolas : Il y a une grande différence entre le jeu et le jouet. Le jeu a toujours une règle qui définit la manière dont on doit jouer, alors que le jouet est un objet que l'utilisateur peut s'approprier comme il le souhaite. Un hochet, c'est un jouet : on ne donne pas de notice d'utilisation. Les enfants ne sont-ils pas plus libres dans le jouet que dans le jeu ?

 

Le tout-petit ne fera pas la différence entre jeu et jouet. Il ne va entrer dans les règles que si l'adulte lui montre. Prenons un jeu de Memory : si l'adulte montre à l'enfant qu'il faut reconnaître des paires d'images, il le fera, sinon il va toucher les cartes, les retourner, regarder les illustrations... le tout-petit est dans la manipulation. On peut cependant composer avec un jouet et mettre en place un jeu : prendre ce petit train et dire à l'enfant "il faut faire trois tours, s'arrêter à une gare, etc.", ce qui introduit une règle.

 

  • Nicolas : L'obsession éducative ne pousse-t-elle pas justement la plupart des parents à transformer les jouets en jeux ?

 

Oui. Mais l'obsession éducative se voit surtout dans le choix d'achat des jeux des parents. Vaste programme. Avec tout le marketing derrière, le packaging : il y a des jeux et jouets totalement inutiles, mais qui plaisent à l'adulte, pas forcément à l'enfant du reste. Et puis des jeux éternels, comme la girafe Sophie...

 

  • Alice : En ludothèque, nous entendons souvent "mon enfant a 2 ans et demi, qu'est-ce qu'il peut faire comme jeu de société ?". L'éditeur Djeco fait en ce moment de belles boîtes qui plaisent aux adultes et dont le matériel est très bien pour les enfants. Par exemple, Little Memo est un petit jeu de Memory avec des figurines en plastique : on a inventé nos propres règles où on cache l'animal sous une boîte, et on fait un jeu de "coucou-caché"[3] avec l'enfant. Djeco est en train d'amener de plus en plus ces jeux qui font plaisir à la fois à l'adulte et à l'enfant, parce que l'adulte aime les jeux en boîte.

 

Little Memo

Le jeu Little Memo

Oui, parce que la boîte fait « sérieux » ! Aller à la ludothèque c'est sympathique, mais il faut quand même qu'on en tire quelque chose ! Ce serait très intéressant de faire une recherche sur le rapport au jeu des adultes lorsqu'ils jouent avec les tout-petits. Il y a des professionnels qui se mettent vraiment en jeu, avec tout ce que ça représente de mise en scène et d'exagération. Et puis d'autres qui restent sur de l'éducatif : on sort la boîte, "c'est un jeu d'encastrement ? Et bien tu fais de l'encastrement". De sa hauteur d'adulte, on montre une image de vache et on dit "tu as vu, c'est une vache ?", et voilà. Mais il n'y a rien, aucun accompagnement. L'enfant va jouer une ou deux fois puis laisser tomber, car il n'y a pas d'intérêt derrière.

 

  • Nicolas : L'obsession éducative, c'est un phénomène récent ?

 

Non, je pense qu'il y a depuis longtemps une pression sur l'enfant à qui on ne laisse pas le temps de grandir.

 

  • Nicolas : J'ai l'impression que ça correspond à un phénomène de société plus général : à la télévision, dans les émissions de téléréalité, des "professeurs" notent les "élèves", on a des "coachs" dans tous les domaines possibles et imaginables...

 

Tout à fait, avec le principe d'éliminer celui qui ne colle pas aux attentes ! On prépare cette mentalité, qui dit : "si tu n'es pas le plus fort, tu sors !". Il n'y a pas d'états d'âme. On amène l'enfant à ça : "voilà, tu as perdu". Mais il n'a pas "perdu"... Ce rapport de force me dérange beaucoup par rapport aux tout-petits. Cette course à l'évaluation, c'est vraiment notre époque, il faut donc faire contre-courant : laisser les enfants grandir, explorer, comprendre ce qu'ils ont autour d'eux, puis ensuite être dans le jeu d'imitation, mais à leur rythme, tranquillement.

Plus généralement, si vous n'appelez pas des artistes pour faire la fête de la crèche une fois par an, pour vous montrer qu'avec pratiquement rien on peut emmener les enfants sur des trucs de  rêve, on n'a aucune créativité. Je me suis vraiment amusée dans mon dernier ouvrage à trouver des jeux tout simples, réalisés sans argent, avec cette imagination et cette créativité spontanée de l'adulte. Je trouve que ça manque beaucoup. On est souvent sur des choses très sophistiquées.

 

  • Nicolas : Mais ce ne sont pas des idées neuves... Il n'y a eu aucune évolution depuis les années 1970 où ces aspirations se faisaient déjà entendre ?

 

Non, et ça se détériore, parce qu'on est dans une société de compétition.

 

  • Alice : Il y a une pression, même au niveau des enfants en salle, on entend "mais il a quel âge le votre ? Ah, il sait déjà faire ça ?". On l'a pour tout : la propreté, la marche, le jeu...

 

On a tellement peur que ça ne colle pas, qu'il ne rentre pas dans une certaine normalité, dictée partout, par la publicité qui nous montre des petits loulous de 2 ans en patins à roulette alors que ce n'est pas possible...

 

Le jeu comme méthode pédagogique ?

 

  • Nicolas : Vous êtes montessorienne : la méthode Montessori, qu’est-ce que c’est ?

 

Matériel Montessori

Un exemple de matériel Montessori

Maria Montessori a été une des premières femmes médecins. Elle est décédée en 1952 et a travaillé dans les années 1930 : elle était très novatrice dans ces domaines. Elle a tout d’abord traduit les travaux des mathématiciens Jean Itard et Edouard Séguin, pour se pencher sur les enfants porteurs de handicap. Et en structurant une approche pédagogique, elle s'est aperçu que ces méthodes pouvaient s’appliquer à tous les enfants. Elle a donc adapté cette pédagogie à des enfants dits "normaux". Le principe fondamental de la méthode Montessori, c’est que chacun apprend à son rythme, que tous les enfants peuvent y arriver, stade après stade, et qu'il n'y a pas une définition unique de l'apprentissage. Elle met donc à disposition tout un matériel scientifique que l'enfant utilise à son rythme.

Vous avez des jardins d'enfants montessoriens, mais aussi des écoles primaires. Ca vaut le coup d'aller voir ces écoles qui vous ouvrent très souvent leurs portes : c'est impressionnant parce que ce n'est pas du tout le packaging qu'on a en ludothèque, ce n'est pas du tout esthétique. S’il faut des barres en bois, ce seront de simples barres en bois, peintes en rouge ou en bleu mais c'est tout. Par contre, c'est une démarche très scientifique d'apprentissage, c'est-à-dire que l'on va travailler une compétence à la fois. Si par exemple on apprend à l'enfant à compter, il va compter avec des perles identiques, et se concentrer uniquement sur le comptage. Et une fois qu'il aura appris cela, il passera à l'étape suivante. C'est donc très structuré, c'est une démarche très scientifique, qui décortique vraiment toutes les capacités et compétences d'acquisition de l'enfant. J'ai travaillé pendant 6 ans dans un jardin d'enfants Montessori, et j'en ai de supers souvenirs, avec des enfants très autonomes dans leur apprentissage. Mais il n'y avait pas que ce matériel : à côté on les amenait sur du jeu, des histoires... Du coup, l'enfant était très guidé, très accompagné dans ses apprentissages.

 

  • Nicolas : Sans être devenue la méthode dominante, est-ce qu'on n'a pas vu des éléments de l'école Montessori repris à l'école classique ? Aujourd'hui, on utilise à l'école primaire et au collège des « livrets personnels de compétence » par exemple.

 

C'est surtout au niveau du matériel que l’on voit l’influence montessorienne. Si on a aujourd'hui des tables et des chaises à hauteur d'enfant, des encastrements et des empilements, ça vient de là : tout ceci est inspiré du matériel Montessori.

 

  • Nicolas : Et quelle est la place du jeu dans la méthode Montessori ?

 

Alors c'est compliqué : les purs et durs vous diront que dans une école Montessori, on ne joue pas mais on travaille. Bon. Les autres vous diront qu'on joue, heureusement, et qu'il y a d'autres dimensions en dehors du matériel. Je ne suis pas militante ni engagée dans le milieu Montessori, mais c'est une philosophie que je trouve intéressante, parce qu'on ne met jamais l'enfant dans une situation d'échec, et on part du principe que tout le monde peut y arriver.

 

  • Alice : Et que l'enfant fait seul, également.

 

Oui, puisque la grande philosophie, c'est "aide-moi à faire seul". Pour résumer, c'est tout à fait ça.

 

  • Nicolas : Je me posais la question parce que de l'extérieur, tout ce matériel fait penser à du jeu : on se dit "tiens, ils ne vont pas à l'école, ils jouent".

 

Voilà, mais du point de vue montessorien, ce matériel permet surtout à l'enfant d’explorer. Dans la capacité d'exploration, il y a aussi la concentration, le fait d'avoir une certaine continuité dans ce qu'on amène. C'était dans les années 1930, donc je pense qu'on peut aussi le faire évoluer. Mais c’est toujours d’actualité : dans la crèche où je travaille, on étiquette les petits jeux sur les étagères, on met une petite photo sur le jeu pour que les enfants puissent avoir un repère spatial pour les ranger : ça, c'est vraiment du Montessori.

 

  • Nicolas : Est-ce qu'on peut dire plus généralement qu'un jeu est éducatif même s’il n’est pas le relais évident de l’école ?

 

Oui, j'ai presque envie de vous dire : n'importe quel jeu est éducatif, à partir du moment où il développe une compétence, ne serait-ce que de se concentrer. Un jeu de logique ou d'association, on est dans l'éducatif.

 

  • Nicolas : C'est quelque chose que l’on n’entend pas beaucoup ! La plupart du temps, on est soit dans le jeu éducatif, "ce jeu va apprendre la multiplication à vos enfants", soit dans le pur divertissement.

Dobble


Oui mais le divertissement est éducatif. Un jeu où vous riez beaucoup, des jeux de rapidité, tous ces petits jeux d’ambiance (les party games) comme Dobble, sont tous éducatifs. A tous les âges, on va travailler la rapidité, l'observation, la concentration, l'endurance. Tout peut être interprété de manière éducative. Pour moi le jeu c'est de l'exploration, avec tout ce que ça représente derrière.

 

  • Alice : C'est la conséquence du jeu qui est éducative pour l'enfant, pas le jeu. Pendant un moment on a eu des parents qui nous demandaient : "vous n'avez pas un jeu pour qu'il apprenne à compter ?".

 

C'est même marqué sur les boîtes de jeu…

 

  • Alice : Oui, et de plus en plus, même Haba qui avait pourtant des jeux adaptés pour les enfants, indique maintenant sur ses boîtes un gros logo "éducatif" avec ce que ça apporte à l'enfant. Bien sûr que ça apporte quelque chose à l'enfant, mais ça ne doit pas être la raison pour laquelle on joue à ce jeu !

 

L'étiquette éducative a grugé un peu le plaisir que le jeu peut procurer. Si vous mettez sur une boîte de jeu "rigolade assurée", ça ne fera pas vendre de la même manière que si vous inscrivez "vous apprendrez la multiplication". Or les deux peuvent coexister sans aucun problème.

 

  • Alice : L'enfant prendra beaucoup plus de plaisir à jouer à un jeu où il faut qu'il compte mais parce qu'il en a envie et que ça fait partie du déroulement du jeu (les points pour gagner par exemple), qu'à un jeu où il se retrouve à faire des multiplications et des additions sans aspect ludique.

 

Tout à fait. Les concepteurs de jeux ont plein de questions à se poser sur la place et la perception du jeu. Si effectivement la règle est trop compliquée, qu’elle met l’enfant en situation d'échec, ce n'est pas logique : le jeu est là pour accompagner cette découverte d'être à plusieurs, de partager. Et puis dans le jeu on ne se prend pas au sérieux. Ou bien alors c'est du Poker, et il y a de l'argent en jeu.

 

  • Nicolas : Roger Caillois définit justement le jeu comme une activité libre et sans conséquence dans la vie « réelle » : le cycliste professionnel ne joue plus, parce que l’activité de jeu est devenue un moyen de subsistance, il y a des conséquences pécuniaires hors du cadre ludique. Tant que l’on reste dans le cadre du jeu, c’est un espace de liberté et d'expérimentation.

 

Matériel Montessori

Un exemple de matériel Montessori

Oui, mais le jeu n'est pas assez vu comme un espace de liberté. Si on pouvait effectivement faire comprendre aux professionnels de la petite enfance que le jeu est un espace de liberté, ce serait super. Si on prend par exemple les jeux extérieurs, c'est souvent vu comme un espace de pause. Les professionnels ne jouent jamais sur les structures motrices. Ils disent aux enfants : "bah vas-y, monte". Un enfant de deux ans répondra : "j'ai peur". Du coup : "bah vas-y, n'aie pas peur, je suis là, je te regarde.". Ou alors ce sont des stagiaires, de petits jeunes qui arrivent de 3ème, et qui montrent vraiment comment on joue, parce qu'ils sont eux-mêmes dans ce jeu-là. Et là c'est fabuleux, les enfants adorent, parce que les adultes se mettent à grimper. Celui qui a 50 ans, je comprends qu'il se lasse de monter sur la structure motrice. La question, c'est vraiment : comment va se poser la présence de l'adulte pour inviter l'enfant à être dans cette découverte ?

 

  • Nicolas : En lui montrant que le jeu n’est pas qu’une activité d'enfant, qu'on peut continuer à s'amuser à l’âge adulte ?

 

Tout à fait. Un enfant qui n'est pas accompagné ne sait pas quoi regarder, il n'y a pas de regard qui accroche.

 

  • Alice : C’est quelque chose de très compliqué à la ludothèque, parce que si l'adulte décide d'amener l'enfant pour le plaisir de l'enfant, la position de l’adulte sur place n’est pas évidente : il y a ceux qui se prennent au jeu et qui vont jouer avec l'enfant, mais nous avons aussi un public d'auxiliaires parentales et d'assistantes maternelles, qui peuvent être 10 heures par jour avec l'enfant, et qui vont avoir besoin d'un endroit où l'on sort un peu de cette relation à deux. On voit donc l'enfant qui a besoin de l'adulte pour jouer, mais celui-ci est là parce qu'il a envie de discuter avec des adultes. Nous intervenons soit au niveau de l'adulte en lui disant "regardez ce qu'il est en train de faire, c'est génial !", soit en jouant avec l'enfant.

 

C'est un lieu où on va aussi rencontrer son amie discuter une heure : il y a d'autres adultes, les enfants vont jouer, ils sont en sécurité parce qu'il y a tout ce qu'il faut, mais comme il n'y a pas de sécurité affective pour les enfants, ça dégénère un peu. La sécurité affective, ils vont la trouver par votre biais, celui des ludothécaires, ils vont s'apercevoir qu'il y a d'autres adultes qui portent un peu ce qui se passe, mais c'est effectivement compliqué.

 

  • Alice : Et puis il y a les types de jeux que l'on aime en tant qu'adultes, ce qui compte également.

 

Oui, tout à fait : l'enfant qui revient avec son jeu, et l'adulte qui répond "oh non, pas celui-là, je n'aime pas".

 

Les douces violences dans les lieux d’accueil

 

  • Nicolas : Vous avez inventé le concept de « douce violence » : qu’est-ce que cela désigne ?

 

Ce sont toutes les relations de très courte durée en général, qui sont des défaillances de communication (verbales ou non verbales), où l'intérêt de l'adulte va prendre le dessus sur l'intérêt de l'enfant. Par exemple, je discute avec une copine, le bébé joue sur le toboggan, et puis tout à coup il ne monte plus « comme il faut » : alors on l'attrape par derrière en lui disant "non, tu ne peux pas monter par là !" et puis on continue de discuter. L’enfant n’a pas compris ce qui se passait, on l’a soulevé sans le prévenir : ce geste d’apparence anodine a été violent pour lui. Ca concerne donc toutes les postures de l'adulte par rapport à l'enfant : moucher un nez sans prévenir, mettre la serviette sous l'assiette pendant le repas, passer le gant sur le visage par derrière, le rythme du repas avec les cuillérées qu'on enchaîne...

 

  • Alice : On y passe tous à un moment donné, avec la fatigue...

 

Oui tout à fait, et puis ça fait intimement partie du fonctionnement humain.

 

  • Alice : Mais c'est vrai qu'un petit à 4 pattes qui veut monter le toboggan, on le laissera faire, alors que s'il le descend à 4 pattes, on a souvent les mamans, les nourrices, qui les attrapent par derrière : le petit ne sait pas qui le tient, ne comprend pas.

 

Et si on essayait de le laisser descendre en marche arrière ? Parce que c'est une représentation de l'adulte de se dire qu'un toboggan ne peut se prendre que dans un sens. Ca demande, effectivement, que les plus grands qui arrivent attendent que ce tout-petit soit descendu et ait fini sa course, mais pourquoi pas ? Par contre, ça nécessite une présence assidue de l’adulte.

 

  • Nicolas: Les douces violences, ce sont donc des interactions que les enfants vivent mal ?

 

C'est surtout qu'ils ne comprennent pas ce qui se passe. C'est très inconfortable pour eux. Un tout-petit de 12 ou 18 mois n'aura pas la possibilité de dire : "non, tu ne me donnes pas à manger comme ça". Donc il va assimiler le fait que l'adulte fonctionne ainsi et que c'est normal, mais ça le met très mal à l'aise : il pleure, c'est source de stress et d'excitation. Alors c’est vrai qu’un groupe, ce n’est pas évident à gérer: être maman avec un ou deux enfants c’est déjà compliqué, mais alors quand vous en avez 15 ou 20 qui courent partout.. L’enfant a besoin d’être guidé dans son environnement : s’il y a un espace dans votre ludothèque où les enfants ne vont pas spontanément, c’est parce qu’il n’y a pas le regard de l’adulte qui porte et que ce n’est donc pas sécurisé. Si vous vous plantez dans cet espace, vous allez voir qu’ils vont y aller.

Ce concept de douces violences, je l’ai travaillé au fur et à mesure de mes observations en collectivités, et je me suis rendue compte qu’il ne concernait pas seulement la petite enfance : ça va jusqu’à la gériatrie, en passant par l’école, l’hopital… on est un peu envahis, il faut le travailler par secteur.

 

  • Nicolas : Mais ces violences sont tout de même « douces ».

 

En fait c’est ce qu’on appelle un oxymore : l’alliance de deux termes que tout oppose. Elles sont douces parce qu’elles sont de courte durée : ce sont des violences très insidieuses, qui vont se glisser dans des pratiques notamment professionnelles, qui sont pensées pour l’enfant et sans mauvaises intentions. Il n’y a pas du tout la perversité de la maltraitance, pas du tout ! Tout est pensé autour de l’enfant.

 

  • Nicolas : Ce sont des gestes de protection de l’enfant, en fait, qui partent d’une bonne intention.

 

Voilà, mais il y a un loupé, on fait les choses trop vite, on ne se met pas en face de l’enfant… Par exemple, le bébé est attrapé par derrière par une personne qui s’aperçoit qu’il a besoin d’être changé : c’est un geste qui part d’une bonne intention, mais si cette personne ne se présente pas au bébé et ne lui dit pas « tu vois, je vais te prendre dans les bras », le bébé va sursauter, se mettre à pleurer. Alors on va lui dire « tu exagères, je te change la couche et en plus tu pleures ! ». On est sur une incompréhension.

 

  • Alice : Les incompréhensions se voient dans les jeux également. A la ludothèque, il y a une auxiliaire parentale qui n’en peut plus parce qu’à chaque fois qu’elle vient ici, l’enfant joue aux voitures. Mais à la maison aussi. Il joue tout le temps aux voitures.

 

Mais il aime les voitures.

 

  • Alice : Voilà. « Mais qu’est-ce que je peux faire pour qu’il arrête de jouer aux voitures ? ». Je lui réponds qu’il faut le laisser jouer.

 

En même temps il va grandir. Il aura 18 ans, il sera coureur automobile ! C’est l’impatience de l’adulte par rapport à un enfant qui ne fonctionne pas comme lui voudrait, dans ses représentations. Il y a des enfants qui effectivement passent des journées entières sur des jeux particuliers, parce que ce jeu-là répond à son besoin de curiosité et d’exploration.

Je me posais la question l’autre jour par rapport à l’aménagement, en me disant : il y a beaucoup de jeux similaires dans tous les lieux où l’enfant va. Je regardais à la crèche, il y a en effet : le coin poupée, le coin dinette, le coin déguisement. Et puis on se retrouve dans une ludothèque, et on a le coin déguisement, le coin poupées… Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen d’aménager un coin insolite ? Un truc que l’enfant n’a jamais vu nulle part, avec des jeux différents de ceux qu’on voit dans les catalogues, un truc où on prend plaisir en tant qu’adultes à amener sur des choses insolites. Je pense qu’on aurait de grandes surprises. Parce que l’enfant est capable de s’amuser sur des choses auxquelles on ne s’attend pas du tout. Mais il faut surement l’espace, les moyens, le temps pour réaliser ceci.

 

  • Nicolas : On est tributaire du matériel que l’on trouve dans les catalogues, du marketing qui va avec.

 

On s’est pris la tête il n’y a pas longtemps sur les catalogues. Dans une crèche de 45 berceaux, vous avez 3 dinettes, ce qui pose plusieurs questions : est-ce qu’on met une dinette forcément à partir du moment où les enfants sont debout ? Moi je n’en aurais pas mis, pour que l’enfant puisse découvrir par la suite d’autres jeux. On est toujours à se chipoter : « t’as 4 fourchettes, moi j’en ai 2, les couteaux sont passés chez les moyens, il n’y a plus de cuillères à soupe chez les petits… ». Alors on a décidé de faire des dinettes aux couleurs unies : la vaisselle jaune c’est chez les moyens, la rouge chez les grands. Mais c’est impossible : les dinettes sont venues avec des couleurs disparates dans les catalogues ! Vous êtes donc obligés d’acheter 4 dinettes pour avoir ces fichues 4 assiettes rouges. C’est très compliqué de faire des commandes dans les catalogues.

 Toupie

  • Alice : On a découvert ce catalogue chez HopToys, avec plein d’objets originaux, souvent pensés pour les enfants polyhandicapés. Cette toupie (voir l’image) est vraiment géniale : la première fois qu’on l’a mise en salle, on a eu des réflexions d’enfants très rigolotes. On l’avait mise dans l’autre sens (elle formait donc une bosse), et on a entendu « mais c’est pour faire quoi ? ». Et j’ai adoré parce que la maman a répondu : « imagine que tu es une sirène et que tu es sur ton rocher ! », elle est partie dans son imaginaire parce que ça ne représente rien.

 

Il y a ça aussi : on est quand même dans une société de produits finis, qui représentent quelque chose. Ca s’applique également à la production de l’enfant : s’il fait un dessin, on va avoir besoin de dire « c’est un cerisier », ou de lui demander « c’est quoi ton dessin ? ».

 

  • Alice : Ensuite, c’est le « C’est pour qui ? C’est pour maman ? »

 

« Ca y est, tu as répondu à toutes les questions. » Et puis finalement le dessin, on va le mettre à hauteur d’adulte et l’enfant ne va pas le voir. Dans une crèche, on a travaillé sur la perception de l’enfant, sur son regard. On a pris des photos à hauteur des yeux d’enfants, et on a regardé ce qu’on voyait : il n’y a rien. Tout est blanc. Par contre, à hauteur des yeux d’adultes : génial, plein de choses, de décors, d’explications. Avec cette crainte qu’à hauteur d’enfants, ils vont déchirer ce qu’on affiche. En réalité pas forcément, surtout s’ils l’accrochent en même temps que vous. S’ils participent, c’est source de plein de choses. On va par exemple essayer de faire entrer des œuvres d’art dans une crèche hospitalière, ce qui n’est pas évident. On va donc plastifier des reproductions, qu’on utilisera après dans le cadre de jeux de langage avec l’enfant : on s’assoit sur un tapis et on lui demande ce qu’il voit, sur Picasso par exemple. C’est surprenant, parce qu’il y a une grande appréhension des adultes, la peur qu’ils déchirent tout : c’est pourtant la perception de l’adulte, pas celle de l’enfant.

 

  • Nicolas : Pour revenir sur les catalogues, y-a-t-il encore des différences de genre marquées ?

 

Oui bien sûr. Pour contrer ceci, on essaye de faire des espaces où tout le monde, garçon comme fille, peut aller : s’il y a une planche à repasser, tout le monde pourra repasser, les déguisements sont également ouverts à tous, même les chaussures à talon. Mais par contre il y a beaucoup d’a priori, et il reste toujours l’espace poupée, bien rose. Je me faisais la réflexion à Noël dernier, dans les grandes surfaces, tout ce qui est dédié aux filles est rose et très niais : « surtout ne réfléchis pas, tu fais le ménage ou bien tu es une princesse ». Et puis de l’autre côté c’est la force et la guerre. Il y a vraiment matière à réfléchir. Il ne faut cependant pas être complètement obsédé par ce sujet, ni entrer dans les extrêmes qui consisteraient à interdire toute connotation sexuée.

 

  • Alice  : J’ai une maman qui me disait « je ne comprends pas, moi je pensais vraiment que les petits garçons n’allaient pas tous jouer avec des voitures, mais le mien y joue toujours ici. Je pensais qu’il n’y jouerai pas, c’est pour ça que je ne lui en ai jamais acheté ! »

 

Vous avez la réponse !

 

  • Alice  : Voilà, il joue peut-être à la ludothèque parce qu’il n’a pas de voitures à la maison.

 

Tout à fait, il y a un manque. On voit très bien les zones d’attirance dans les ludothèques : c’est autour des jouets que nous n’avons pas à la crèche, ou bien des jeux très gros qui ne sont pas non plus à la maison.

 

  • Alice : La distinction entre filles et garçons est très difficile. Quand un petit garçon veut se déguiser en princesse, il y a l’adulte qui est autour et qui lui dit « mais non ! ». J’ai l’habitude du regard de l’adulte, mais ce qui m’a surprise récemment, c’est celui des enfants : un petit garçon s’est déguisé en robe, et j’ai eu trois enfants qui sont venus me voir en rigolant : « T’as vu ! Il a mis une robe ! ».

 

C’est transmis de manière indirecte et inconsciente par tout ce qu’on voit : images, publicité, médias. La féminité et la masculinité sont très bien définies dans toutes ces images que voient les enfants.

 

  • Merci beaucoup !

 



[1] Voir à ce propos les travaux d'Anne-Marie Fontaine qui a mis en évidence le "regard phare" de l'adulte, le regard qui éclaire et qui porte l'enfant dans son jeu.

[2] L’école Montessori est une méthode pédagogique qui repose sur l’éducation sensorielle de l’enfant, et qui prête donc une grande attention au matériel utilisé.

[3] Jeux particulièrement appréciés par les enfants d'environ 1 an, qui consistent à se cacher ou à cacher un objet, puis à réapparaître : l'aspect rassurant d'un objet disparaissant puis réapparaissant atténue l'angoisse de la séparation.

 


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